(1)
Un vent brûlant soufflait. Des
corps fragiles sortaient de la mosquée et se rendaient à leur travail ou
bien rentraient à la maison, fuyant la vigueur du vent et la canicule de la
mi-journée. Parmi eux se glissa la silhouette d'un sexagénaire aveugle, le
dos plié en deux, s'appuyant pour marcher sur une cane usée par le temps. Il
en frappait le sol et lorsqu'elle émettait un son aigu, il déviait du chemin
puis le reprenait, ce même chemin qu'il avait toujours suivi depuis son
enfance, fidèle au conseil de son père. Celui-ci, jusqu'à son dernier jour
l'avait emmené avec lui pour la prière. Il ne l'en dispensait que si une
maladie le clouait au lit ou lorsqu'il prenait la mer pour la pêche aux
perles.
Il esquissa un
sourire en se souvenant de ce que disaient de lui les marins. Son père ne
manquait jamais de prendre la mer aux différentes saisons pour en rapporter
les précieuses perles. Un jour il fut même désigné comme capitaine
(noukhadha) et même alors, il ne put résister à l'envie de plonger. Il
restait de longs moments sous l'eau à détacher les huîtres et les entasser
dans la nasse (diyin) tandis-que les hommes restés à bord, emplis de
crainte, ne retrouvaient leur tranquillité d'esprit qu'au moment où il
réapparaîtrait. La plupart du temps, une fois remonté du fond, il poussait
de grands cris. Le «sayyab»* tirait alors la corde (ayda) reliant le
plongeur au bateau et le débarrassait de sa nasse qu'il remontait sur le
pont. Mais il arrivait parfois que mon père éclate de rire et plonge à
nouveau. Tous alors, les plongeurs et ceux restés sur le bateau, se
figeaient, retenant leur souffle, échangeant des regards où se lisait leur
effarement devant tant d'obstination et d'allant.... Il soupira
profondément, se souvenant encore, lorsque son père l'emmena pour la
première fois avec lui à bord d'un bateau, comme garçon à tout faire
(tabbab). Cette fois là, son père avait plongé comme à son habitude, mais on
ne le revit plus. Les jours passant, la nouvelle se répandit que c'était une
sirène qui s'était éprise de lui et l'avait gardé auprès d'elle. Un plongeur
avait raconté qu'il l'avait vu dans un rêve. Il fixait du regard une huître
énorme. Il ne la quittait plus des yeux, fasciné et évoluait autour de
celle-ci à en perdre la raison. Un devin fut consulté. Selon lui, il était
toujours au fond à ramasser les précieux coquillages.
Le souvenir de
son père lui fit monter les larmes aux yeux. Il sentit ses jambes lourdes et
s'assit. Sa tristesse fut plus grande encore au souvenir de sa mère. Elle
lui avait fait jurer de ne plus approcher la mer. Il avait accepté malgré
lui et s'était contenté de travailler chez un marchand de perles (taouach).
Il se souvint encore du jour où il avait été congédié, accusé de vol et
emprisonné trois années durant. Sa mère était restée seule face aux
difficultés du quotidien, à l'austère solitude. Puis elle mourut. On murmure
que la sirène, passionnément éprise de son mari et à cause de l'aversion
qu'elle avait à entendre celui-ci prononcer son nom, décida de se venger.
Elle lui lança un sort qui hâta sa mort puis elle priva de la vue son unique
fils.
(2)
Une voiture jaune passa rapidement
laissant échapper derrière elle une épaisse fumée et projetant des cailloux.
Elle le sortit de ses pensées. Il tourna la tête tandis que le chauffeur
amenait la voiture devant la maison. Il descendit du véhicule, le salua
d'une voix forte «hi baba» puis entra à son domicile et referma la porte
derrière lui.
Doha, décembre 1996